Permanence en institution

permanence d’écrivain public assurée pour une commune.

Vacances !

Les permanences d’écrivain public que j’assure toute l’année vont s’arrêter pour la plupart durant ces deux mois d’été. Chaque fois, c’est l’occasion de faire un petit bilan : administrés ravis d’être entendus et compris, démêlage de plusieurs situations administratives compliquées (avec la Préfecture, la mairie, l’employeur) et aplanissement des problèmes ; ça fait du bien d’ajouter ma touche d’humanité dans ce monde parfois froid et automatisé.

J’ai un peu l’impression d’être un décodeur et d’arriver à relier les gens grâce à un écrit. Me voici plus libre pour des rédactions web ou des corrections estivales. Pour ceux que ça intéresse, il suffit d’un appel téléphonique ou d’un courriel.

Et pour tout le monde : bonnes vacances !

Des courriers qui font mouche

Je n’ai pas toujours le résultat des courriers que je rédige. Enfin, parfois, la personne revient me voir avec un large sourire. Récemment, plusieurs victoires m’ont réchauffé le cœur.

Je rédige très souvent des courriers pour obtenir une habitation à loyer modéré à une famille souvent mal logée. Trois personnes de différentes communes ont obtenu des propositions et leur dossier a été retenu.

Une femme est venue me remercier, car son fils a obtenu le visa lui permettant de la rejoindre via la procédure de regroupement familial. Deux de ses quatre enfants ont été assassinés dans le conflit qui fait rage en République de Centrafrique. Savoir que son fils arrive sain et sauf m’a rendue heureuse.

Et puis, ce matin, une dame, maman d’une petite fille lourdement handicapée suite à une erreur médicale a obtenu l’établissement spécialisé qu’elle souhaitait pour son enfant. Aide-soignante à temps plein, elle assume seule sa fille handicapée, son petit garçon âgé de 7 ans et elle ne prend de repos que pour réaliser les démarches administratives.

J’aime bien savoir que mes courriers obtiennent le résultat escompté. Je mets du cœur et beaucoup de magie dans la moindre lettre et ça marche.

Vos papiers !

Lorsqu’un usager arrive avec un dossier à remplir, je crains toujours qu’il soit venu les mains dans les poches, certain que je connais toutes les réponses aux questions posées par l’administration.

« Avez-vous le livret de famille ?  »

- Ah non, j’ai oublié.

- Quelle est la date de naissance de vos enfants ?

- …

- Et quand votre mari est-il décédé ?

- C’était il y a longtemps.

- Quelle est la date ?

- …

- Quel est votre salaire ?

- Environ…

- Ah non ! J’ai besoin du montant exact : l’administration n’aime pas les approximations.

Le mieux, c’est quand même quand l’usager ne connaît pas son âge et me tend ses papiers pour que je fasse moi-même le calcul. Et après, j’ai en général droit à une petite réflexion du type : « Ah les papiers, c’est compliqué ! ».

 

 

L’écrivain public est mort…

Une de mes permanences d’écrivain public se déroule sans rendez-vous, et il y a toujours beaucoup de monde. La permanence dure trois heures et huit tickets sont généralement distribués. Il arrive que je puisse prendre plus de personnes, mais ce n’est pas toujours garanti.

Ce jour-là, alors que j’enchaîne les courriers, les recours, les contestations et autres résiliations depuis plus de deux heures, l’agent d’accueil m’avertit qu’une femme s’est présentée alors qu’elle ne fait pas partie de la commune ; elle me dit que cette personne ne trouve pas d’écrivain public pour l’aider. Je prends quelques minutes pour parler avec cette dame.

- De quelle commune venez-vous ?
- X. Il n’y a plus d’écrivain public.
- Ah bon !? Êtes-vous sûre ?
- Ah oui : à la mairie, on m’a dit qu’il était mort et que je n’avais qu’à me débrouiller. Je veux un écrivain public, même si je dois payer.

Les permanences que j’assure sont mises en place par les communes et sont gratuites pour leurs résidents ; en effet, je suis directement payée par la ville. Comme il s’agit de mon gagne-pain, il n’est pas envisageable que je travaille de façon bénévole. Aussi, lorsqu’un particulier requiert mes services, ils ne peuvent être gratuits. J’ai finalement proposé un tarif à cette dame et lui ai fait son courrier le lendemain, depuis mon bureau. C’est la première fois qu’un usager vient dans une de mes permanences pour me proposer de me payer hors de la permanence.

Et je viens d’apprendre que l’écrivain public n’était pas mort : il a seulement déménagé dans le sud de la France !

Trop aimable

Très avenante avec le public, je suis plutôt conciliante avec les demandes, peut-être un peu trop, ce qui m’a parfois joué des tours :

  • l’usager qui vient 30 minutes avant la fermeture de la mairie de quartier dans laquelle je tiens les permanences avec des tonnes de photocopies à faire pour un dossier et qui trouve ça parfaitement normal.
  • celui qui passe 20 minutes à fourrager dans ses sacs à la recherche de ses papiers et qui monte le ton lorsque je lui rappelle que d’autres personnes attendent derrière lui.
  • celui qui veut ABSOLUMENT que je recopie son torchon à moitié français à la virgule près.
  • celles qui arrivent 10 minutes avant la fin de la permanence et qui veulent que je les prenne toutes les deux pour faire « juste un petit courrier ».
  • la personne qui veut son courrier « urgent » et qui s’arrange pour être ajoutée à la liste d’administrés que j’ai sur le planning.

Et je ne compte plus les demandes du personnel de la mairie qui souhaite un courrier « rapide », comme peut l’être une lettre de motivation, un CV ou la rédaction d’un rapport consécutif à l’entretien annuel…

 

 

La mort du service public

Lors de mes permanences en institution, je vois le service au public se dégrader de jour en jour, et j’en suis navrée. On a pris l’habitude de taper sur les fonctionnaires, mais je pense qu’il faut quelque peu nuancer et reconnaître qu’ils n’ont plus les moyens de remplir leurs missions. Et du coup, la motivation s’est grandement émoussée.

Lorsque j’entends des administrés me dire qu’on leur a proposé un logement social en échange d’un pot-de-vin, ça m’énerve. Et que dire de Pôle Emploi qui sous-traite toutes les missions qu’il doit remplir auprès de sociétés privées ? Il s’agit de faire du chiffre, un business lucratif et qui permet de ne pas s’attarder outre mesure sur la situation sociale de certains demandeurs d’emploi. Et quid du RSI qui extorque des « charges sociales obligatoires » aux indépendants en les laissant sur le carreau ? La négligence de l’État date de plusieurs décennies et ne peut désormais plus être compensée par les efforts déployés par les fonctionnaires.

Mais, ce qui m’agace aussi, ce sont les économies de bouts de chandelles faites dans les bâtiments publics : plus de papier dans l’imprimante, surcharge des demandes, non-remplacement des arrêts maladie et congés maternité, dématérialisation forcée et négation des contacts humains, rendement du service public …

On s’américanise, on se trumpise, et on perd toute notion d’humanité. C’est triste. Indignons-nous, comme l’a préconisé Stéphane Hessel, et cessons d’être résignés !

 

 

Arnaque au mariage

coeur brise en plusieurs morceauxJ’ai déjà eu l’occasion d’aborder ce triste sujet, mais j’écris encore de nombreux courriers d’hommes ou de femmes floués, tombés amoureux au pays et dont la belle histoire se termine par un mariage. Alors, vécurent-ils heureux et eurent-ils beaucoup d’enfants ? La vérité est moins jolie…  Il s’avère après quelques mois de vie commune que la personne avait accepté des épousailles dans le but d’obtenir un titre de séjour.

Cette fois, c’est un homme d’une quarantaine d’années qui vient me voir ; il semble vraiment amoureux de son épouse de quatorze ans plus jeune. Il a contracté un crédit pour un mariage luxueux, il a payé tous les frais pour qu’elle vienne, il a réalisé les démarches du regroupement familial, il lui a trouvé une formation en France rémunérée, il a de nouveau cassé sa tirelire pour lui offrir une montre sublime afin de fêter l’obtention de sa carte de résident et… trois semaines après la délivrance de son titre de séjour, la belle s’était envolée chez son frère dans le Sud de la France et, quelques mois plus tard, il recevait le courrier d’un avocat lui demandant les coordonnées du sien afin de finaliser le divorce.

Pas rancunier, le pauvre homme reste fol amoureux et très triste. Il vient me voir pour écrire un courrier récapitulant les faits afin de l’envoyer au procureur de la République. Il en a profité pour préciser que son beau-frère venait d’épouser une citoyenne française et qu’il était dans l’attente de ses papiers…

Ce serait bien d’enrayer ce fléau et d’avertir les résidents étrangers de l’existence de cette pratique.

La machine de guerre

Qu’il est pénible de venir à une permanence et de voir ses rendez-vous se transformer en lapins au gré des heures. Mais il est encore plus Femme avec six bras accomplissant plusieurs activités simultanées.stressant de devoir assurer tous les rendez-vous PLUS les urgences…

Voici à peu près ce que donne ce type de permanence.

09 H 02 : j’arrive en sueur avec mes sacs (ordinateur et imprimante portables) car je suis en retard et j’ai trouvé une place pour la voiture à 800 mètres de l’endroit où je dois travailler. L’accueil m’avertit que mon premier rendez-vous est déjà là. Et une urgence aussi. Je m’engouffre dans l’ascenseur, marche très vite jusqu’au bureau alloué (situé de l’autre côté de l’entrée du bâtiment). J’ouvre le bureau, et branche mes outils.

09 H 09 : je prends l’ascenseur pour aller chercher mon premier rendez-vous et revenir dans ce satané bureau. Il s’agit d’un recours auprès des impôts, lesquels ont pris en compte des revenus qui n’ont jamais été perçus.

09 H 24 : je redescends, fais les photocopies et remonte avec mon « urgence ». Arrivée au bureau, l’accueil m’appelle pour me prévenir que mon rendez-vous de 09 H 30 est arrivé. Il est 09 H 30. L’urgence en question n’est autre qu’un courrier à adresser à l’officier du ministère public pour contester une amende… vieille de deux ans !

09 H 37 : je redescends, fais les photocopies et remonte avec mon rendez-vous. Cette fois-ci, je dois remplir un dossier CMU et faire des attestations sur l’honneur pour la CPAM. L’accueil m’appelle pour me dire que mes rendez-vous de 10 H et 10 H 30 sont arrivés.

10 H 01 : je descends et remonte avec mon rendez-vous. L’usager me demande une lettre de motivation et un CV.

10 H 33 : je descends, fais des photocopies et  remonte (avec mon rendez-vous). Il me faut rédiger un recours contre une décision de la MDPH qui rejette une demande de l’usager ; son taux de handicap, évalué à 100 % depuis 1992, vient d’être évalué à moins de 80 %. Je lis le certificat rédigé par le médecin traitant qui incendie la commission. Ce courrier me prend plus de temps que les autres. Dring : mon rendez-vous de 11 H m’attend.

11 H 08 : je redescends, fais des photocopies et remonte avec mon rendez-vous. Deux courriers : demande de remise gracieuse d’un trop versé que la CAF réclame et une lettre à la mairie pour appuyer une demande de logement social.

11 H 31 : je redescends, fais des photocopies, et remonte, mais seule, parce que mon dernier rendez-vous n’est pas encore arrivé. Il ne viendra jamais, et j’en profite pour plier bagage et repartir… vers la permanence de l’après-midi, dans une autre ville, où les problématiques seront les mêmes.

J’aime mon métier, mais j’aime aussi beaucoup animer des ateliers d’écriture, cela me détend !

 

L’usager procédurier

Parfois – heureusement, cela n’arrive que très rarement – l’écrivain public attend l’usager. Certes, il arrive qu’un ou deux usagers ne se rendent pas à leur rendez-vous. Par contre, lorsque cinq rendez-vous sur six ne viennent pas, ce n’est vraiment pas drôle ! Le pire, ce n’est pas forcément l’attente : j’ai toujours un petit quelque chose à écrire (comme un billet de blog, par exemple). Non, le pire c’est de reconnaître le dernier nom  de la liste, de se souvenir que c’est une personne pénible, qui a toujours des tonnes de courriers à écrire.

« Bonjour, aujourd’hui, il faudrait écrire ça » dit-elle en posant deux ou trois feuilles manuscrites. Le « ça » en question est un amalgame de termes pseudo juridiques enrobés d’expressions grandiloquentes et pas toujours très françaises. Cette personne est embarquée dans des situations juridiques improbables, notamment avec un futur ex-mari qui a entamé une procédure de divorce au bout de seulement quelques semaines de mariage, lequel a été célébré en France, mais non transcrit aux Etats-Unis, pays dont est citoyen l’époux en question. De cette maigre union est née une petite fille en 2010.

Cette fois-ci, ça ne coupe pas, elle demande une réponse à une annonce Pôle Emploi via son espace personnel et une lettre à un juge américain ; cela fait six ans qu’elle fait durer la procédure pour empêcher le remariage de son conjoint et obtenir la nationalité américaine !

Et voilà : je finis la permanence en retard alors que je n’ai eu qu’un usager…

 

Le mutisme des usagers

Ce jour-là, un homme et une femme entrent dans le bureau. Sans un mot, ils me tendent un courrier de la préfecture rejetant la demande d’admission exceptionnelle au séjour de la jeune femme. Je lis et comprends que les arguments donnés par la jeune femme n’ont pas été étayés par des preuves.

« Voulez-vous faire un recours ? »

Hochement de tête.

- Optez-vous pour un recours gracieux ou administratif ?

Stupéfaction de mes deux auditeurs. Le frère de la jeune femme me dit qu’ils veulent suspendre l’obligation de quitter le territoire. Recours administratif.

- Pourquoi voulez-vous rester en France ?

La jeune femme semble étonnée par mes questions qui n’ont d’autres buts que de lui arracher quelques arguments qui pourront convaincre le tribunal.

Durant trente minutes, je dois me contenter de quelques mots arrachés et des expressions du visage pour comprendre comment et pourquoi la jeune femme veut rester en France. Pas facile. Mais je réussis : le recours est parfait, du moins si j’en juge par les grands sourires qui me seront donnés à la fin de ma mission.

Comme quoi, le travail consiste essentiellement à savoir écouter (même le silence) pour pouvoir comprendre !